Désirs naturels et nécessaires selon la sagesse épicurienne

La philosophie d'Épicure propose une approche révolutionnaire du bonheur fondée sur une analyse précise des désirs humains. Bien loin de l'image caricaturale du jouisseur débridé, l'épicurisme développe une théorie sophistiquée du plaisir et du bonheur basée sur la modération et la distinction entre différents types de désirs. Cette classification des désirs constitue un outil d'une remarquable pertinence pour aborder les défis existentiels contemporains. En établissant une hiérarchie entre les désirs naturels et nécessaires, les désirs naturels mais non nécessaires, et les désirs vains, Épicure offre une véritable thérapeutique de l'âme. Cette approche philosophique millénaire permet d'identifier ce qui compte véritablement pour atteindre l'ataraxie – cette tranquillité de l'âme qui caractérise le bonheur selon la doctrine épicurienne.

Fondements philosophiques des désirs selon épicure dans le "tetrapharmakos"

La philosophie épicurienne repose sur le célèbre "Tetrapharmakos" ou "quadruple remède", un ensemble de quatre principes fondamentaux destinés à libérer l'homme de ses angoisses et à lui permettre d'atteindre le bonheur. Ces principes sont : "Les dieux ne sont pas à craindre", "La mort n'est pas à redouter", "Le bien est facile à obtenir" et "Le mal est facile à supporter". C'est particulièrement dans les deux derniers principes que s'enracine la théorie épicurienne des désirs.

Pour Épicure, la compréhension des désirs est fondamentale car elle permet de discerner ce qui est véritablement nécessaire au bonheur. Dans sa Lettre à Ménécée , il affirme clairement que "le plaisir est le commencement et la fin de la vie bienheureuse". Toutefois, ce plaisir ne doit pas être confondu avec la débauche ou la satisfaction de tous les désirs sans discernement. L'épicurisme propose plutôt une éthique du plaisir raisonné, où la satisfaction des désirs est soumise à un examen critique.

La conception épicurienne des désirs s'inscrit dans une vision matérialiste du monde. Pour Épicure, tout ce qui existe est constitué d'atomes et de vide. Les sensations résultent du mouvement des atomes et constituent le critère de vérité. Cette base matérialiste explique pourquoi Épicure considère certains désirs comme "naturels" : ils correspondent à des besoins physiologiques fondamentaux, directement liés à notre constitution atomique.

Les désirs naturels et nécessaires sont les seuls dont la non-satisfaction engendre nécessairement une douleur. Ils sont donc les seuls à mériter notre pleine attention, car leur satisfaction est la condition même de notre bonheur.

La perspective épicurienne des désirs vise à établir une relation rationnelle avec nos besoins fondamentaux. Elle nous invite à distinguer entre ce qui est indispensable à notre bien-être et ce qui relève de l'opinion vide, des conventions sociales ou des habitudes culturelles qui génèrent des désirs artificiels et insatiables. Cette distinction permet d'éviter la frustration et la souffrance qui résultent de la poursuite de désirs impossibles à satisfaire pleinement.

Typologie et hiérarchisation des désirs dans l'épicurisme antique

L'un des apports majeurs d'Épicure à la philosophie morale réside dans sa classification précise des désirs humains. Cette typologie, exposée notamment dans la Lettre à Ménécée , distingue trois catégories principales de désirs qui forment une hiérarchie claire. Cette classification n'est pas un simple exercice théorique mais constitue un véritable guide pratique pour orienter nos choix et atteindre le bonheur.

Désirs naturels et nécessaires : le maintien de la vie selon le "de rerum natura" de lucrèce

Au sommet de la hiérarchie épicurienne se trouvent les désirs naturels et nécessaires. Ces désirs correspondent aux besoins fondamentaux de l'organisme et sont directement liés à la survie et au bien-être physique. Lucrèce, disciple d'Épicure et auteur du célèbre poème De Rerum Natura (De la nature des choses), explicite cette catégorie en l'associant au maintien de la vie elle-même.

Les désirs naturels et nécessaires comprennent principalement le besoin de se nourrir pour apaiser la faim, de boire pour étancher la soif, de se protéger des intempéries (vêtements, abri) et de préserver sa santé. Leur caractéristique essentielle est qu'ils sont facilement satisfaits par des moyens simples. Comme l'explique Épicure, "ce qui est naturel est aisé à se procurer, tandis que ce qui est vain est difficile à obtenir".

Un aspect fondamental de ces désirs est qu'ils ont une limite naturelle. Une fois la faim apaisée, le désir de nourriture disparaît momentanément. Cette limite intrinsèque facilite l'atteinte de la satisfaction et permet d'éviter la spirale sans fin des désirs illimités. Épicure recommande de concentrer notre attention sur ces désirs essentiels, car leur satisfaction est non seulement nécessaire mais aussi suffisante pour assurer le fondement du bonheur.

Désirs naturels mais non nécessaires : analyse des plaisirs kinétiques vs catastématiques

La deuxième catégorie comprend les désirs naturels mais non nécessaires. Ces désirs correspondent à des aspirations qui, bien qu'ancrées dans notre nature, ne sont pas indispensables à notre survie ou à notre bien-être fondamental. Il s'agit notamment du désir de variété dans l'alimentation, de relations sexuelles, ou de certaines formes de confort.

Pour comprendre cette catégorie, il est essentiel de saisir la distinction épicurienne entre deux types de plaisirs : les plaisirs kinétiques (en mouvement) et les plaisirs catastématiques (stables). Les plaisirs kinétiques sont dynamiques et impliquent un mouvement, comme le plaisir de manger un met savoureux. Les plaisirs catastématiques, en revanche, sont des états stables comme l'absence de douleur physique ( aponie ) ou l'absence de trouble mental ( ataraxie ).

Les désirs naturels mais non nécessaires sont généralement associés aux plaisirs kinétiques. Épicure ne condamne pas ces désirs, mais recommande la prudence dans leur poursuite. Leur satisfaction peut enrichir l'existence, mais leur non-satisfaction ne conduit pas nécessairement à la souffrance si l'on a développé une attitude philosophique appropriée. De plus, poursuivis sans discernement, ces désirs peuvent devenir sources de troubles et d'insatisfaction.

Désirs vains : critique épicurienne des conventions sociales dans la "lettre à ménécée"

La troisième catégorie, située au bas de la hiérarchie épicurienne, comprend les désirs vains ou vides (kenai en grec). Ces désirs ne sont ni naturels ni nécessaires mais résultent principalement des conventions sociales, des opinions fausses et des croyances infondées. Ils incluent notamment le désir de richesse illimitée, de pouvoir politique, de gloire, d'immortalité ou d'objets de luxe.

Dans sa Lettre à Ménécée , Épicure critique sévèrement ces désirs qu'il considère comme la source principale des troubles de l'âme. Contrairement aux désirs naturels, les désirs vains sont caractérisés par leur nature illimitée et insatiable. Plus on les satisfait, plus ils grandissent, créant un cycle perpétuel d'insatisfaction et de frustration. La richesse, la gloire et le pouvoir, notamment, sont des objets de désir qui n'ont pas de limite naturelle.

Épicure recommande d'éliminer complètement ces désirs vains par un travail philosophique sur soi-même. Ce travail consiste principalement à identifier et à corriger les opinions fausses qui les sous-tendent. Par exemple, croire que la richesse est nécessaire au bonheur ou que la gloire apporte une satisfaction durable. Pour l'épicurisme, ces croyances sont des illusions qu'il convient de dissiper par l'exercice de la raison.

Ataraxie et aponie : les états ultimes de satisfaction épicurienne

L'objectif ultime de la classification et de la hiérarchisation épicurienne des désirs est d'atteindre deux états fondamentaux de satisfaction : l'ataraxie et l'aponie. L' ataraxie désigne l'absence de troubles dans l'âme, tandis que l' aponie correspond à l'absence de douleur dans le corps.

Ces deux états constituent pour Épicure le plaisir pur et parfait. Contrairement à une conception commune qui associe le plaisir à une excitation ou une stimulation positive, l'épicurisme définit le plaisir suprême comme un état d'équilibre et de tranquillité. Cette conception du plaisir "catastématique" (stable) se distingue nettement du plaisir "kinétique" (en mouvement) qui caractérise généralement les satisfactions passagères.

L'ataraxie résulte principalement de l'élimination des craintes irrationnelles (peur des dieux, peur de la mort) et de la limitation des désirs aux seuls désirs naturels et nécessaires. Lorsque l'homme se libère des désirs vains et limite raisonnablement les désirs naturels mais non nécessaires, il atteint cet état de tranquillité mentale qui caractérise le bonheur épicurien.

Quant à l'aponie, elle s'obtient par la satisfaction mesurée des désirs naturels et nécessaires, ainsi que par la modération dans les plaisirs corporels. Pour Épicure, le corps qui ne souffre plus d'aucun besoin non satisfait atteint sa plénitude, et cette absence de douleur constitue le plaisir physique fondamental.

Méthode pratique pour identifier ses désirs naturels et nécessaires

L'épicurisme ne se contente pas de théoriser sur les différentes catégories de désirs, mais propose également une méthode pratique pour les identifier et les gérer dans la vie quotidienne. Cette approche thérapeutique vise à transformer notre rapport aux désirs afin d'atteindre l'équilibre et le bonheur. La démarche s'appuie sur une série d'exercices d'auto-examen et de techniques de discernement inspirés des pratiques du Jardin d'Épicure.

Exercices d'auto-examen issus des pratiques du jardin d'épicure

Le Jardin, école fondée par Épicure à Athènes vers 306 av. J.-C., n'était pas seulement un lieu d'enseignement théorique mais aussi un espace de pratique philosophique. Les exercices d'auto-examen y occupaient une place centrale dans la formation des disciples. Ces pratiques visaient à développer une conscience aiguë de ses propres désirs et à apprendre à les évaluer rationnellement.

Un premier exercice consistait à observer et à analyser systématiquement les sensations de plaisir et de douleur associées à la satisfaction ou à la non-satisfaction de différents désirs. Cette pratique permettait de distinguer empiriquement entre les désirs dont la non-satisfaction engendre une véritable souffrance (désirs naturels et nécessaires) et ceux dont l'absence de satisfaction ne cause pas de douleur réelle.

  1. Observer attentivement les sensations de plaisir et de douleur liées à chaque désir
  2. Identifier les désirs dont la non-satisfaction provoque une souffrance réelle
  3. Distinguer cette souffrance authentique des simples sentiments de frustration ou de déception
  4. Reconnaître les désirs qui, une fois satisfaits, procurent un soulagement durable
  5. Détecter les désirs qui, même satisfaits, laissent persister un sentiment d'insatisfaction

Un second exercice important consistait à examiner l'origine de nos désirs. Les désirs naturels émergent spontanément de notre constitution physique, tandis que les désirs vains proviennent généralement d'influences extérieures - opinions d'autrui, pressions sociales, publicité, etc. Cet examen critique des sources de nos désirs permet de démasquer ceux qui sont artificiellement induits et de recentrer notre attention sur les désirs authentiquement naturels.

Distinction entre besoins physiologiques et conditionnements culturels selon philodème

Philodème de Gadara, philosophe épicurien du 1er siècle av. J.-C., a approfondi la méthode épicurienne de distinction entre les besoins physiologiques authentiques et les conditionnements culturels. Ses écrits, partiellement conservés grâce aux papyrus d'Herculanum, offrent des indications précieuses sur cette démarche pratique.

Selon Philodème, il est essentiel d'apprendre à reconnaître les signaux corporels authentiques qui indiquent un besoin naturel. La faim, la soif, le froid sont des sensations immédiates et non ambiguës qui signalent clairement un besoin physiologique. En revanche, le désir d'un aliment spécifique et raffiné, d'une boisson coûteuse ou d'un vêtement à la mode relève davantage du conditionnement culturel que d'un besoin naturel.

Philodème propose d'utiliser ce qu'on pourrait appeler un "test de simplicité" : si un désir peut être satisfait par des moyens simples et facilement accessibles, il s'agit probablement d'un désir naturel. Si, au contraire, sa satisfaction exige des ressources importantes, des efforts considérables ou des circonstances exceptionnelles, il s'agit vraisemblablement d'un désir conditionné culturellement.

Type de désir Caractéristiques Exemples Recommandation épicurienne
Naturel et nécessaire Lié à la survie, limité, facile à satisfaire Faim, soif, abri, santé de base Satisfaire pleinement
Naturel mais non nécessairePlaisir variable, pas indispensableAliments variés, relations sexuelles, confortModération et prudenceVain ou videIllimité, difficile à satisfaire, source de troublesRichesse excessive, gloire, pouvoirÉliminer complètement

Pour Philodème, cette distinction entre besoins physiologiques et conditionnements culturels n'est pas seulement théorique, mais constitue un exercice pratique quotidien. Il recommande d'examiner régulièrement nos désirs en les soumettant à cette grille d'analyse, afin de démystifier progressivement les désirs socialement induits et de retrouver un rapport authentique à nos besoins naturels.

Application du quadruple remède (tetrapharmakos) aux désirs contemporains

Le tetrapharmakos ou quadruple remède épicurien peut être appliqué avec profit à l'analyse des désirs dans notre contexte contemporain. Cette méthode ancestrale offre un cadre pertinent pour démêler la complexité de nos désirs actuels, souvent amplifiés par la société de consommation et les réseaux sociaux.

Le premier principe ("Les dieux ne sont pas à craindre") peut être interprété aujourd'hui comme une invitation à se libérer des pressions sociales et des injonctions culturelles qui façonnent artificiellement nos désirs. De nombreux désirs contemporains sont en effet motivés par la crainte du jugement d'autrui ou par la volonté de se conformer à des normes extérieures. L'approche épicurienne nous encourage à questionner ces motivations et à nous demander si nos désirs émanent véritablement de nos besoins naturels.

Le deuxième principe ("La mort n'est pas à redouter") s'applique à la tendance moderne à accumuler compulsivement des expériences, des biens ou des réussites par peur de "passer à côté" de quelque chose. Cette anxiété existentielle nourrit des désirs illimités et insatiables. La sagesse épicurienne propose au contraire de se concentrer sur la qualité présente de l'existence plutôt que sur une accumulation quantitative guidée par la peur.

Face à l'abondance actuelle de stimulations et de sollicitations, l'application du tetrapharmakos épicurien permet de retrouver un rapport apaisé et rationnel à nos désirs authentiques.

Le troisième principe ("Le bien est facile à obtenir") nous rappelle que les désirs naturels et nécessaires sont simples à satisfaire, même dans notre monde complexe. Contrairement à ce que suggère la publicité, les besoins fondamentaux qui contribuent véritablement au bonheur ne requièrent pas de ressources exceptionnelles. Cette perspective permet de résister à la pression consumériste qui transforme constamment des désirs non nécessaires en besoins apparemment indispensables.

Enfin, le quatrième principe ("Le mal est facile à supporter") invite à développer une résilience face aux inévitables frustrations et limitations de l'existence. Dans un monde qui valorise la satisfaction immédiate de tous les désirs, cette sagesse épicurienne nous rappelle que certaines formes de renoncement ou de limitation peuvent contribuer à un équilibre plus profond et plus durable.

Atteinte de l'eudémonisme par la satisfaction mesurée des désirs

L'éthique épicurienne, bien que souvent qualifiée d'hédoniste, s'inscrit plus précisément dans la tradition eudémoniste, qui considère le bonheur (eudaimonia) comme la finalité de l'existence humaine. L'originalité d'Épicure consiste à identifier ce bonheur non pas avec une accumulation maximale de plaisirs, mais avec un état d'équilibre et de tranquillité obtenu par la satisfaction mesurée des désirs.

Pour atteindre cet état de bonheur stable, Épicure recommande ce qu'on pourrait appeler une "économie des désirs". Cette approche consiste à investir judicieusement notre énergie et nos ressources dans la satisfaction des désirs qui apportent un réel bénéfice en termes de bonheur, tout en évitant de gaspiller ces mêmes ressources dans la poursuite de désirs vains ou excessifs. La prudence (phronêsis) joue ici un rôle central, permettant de calculer rationnellement quels désirs méritent d'être satisfaits.

La conception épicurienne du bonheur repose sur un paradoxe apparent : c'est en limitant nos désirs, et non en multipliant les occasions de plaisir, que nous atteignons la plus grande satisfaction. Cette limitation n'est pas une forme d'ascétisme négatif, mais plutôt une stratégie positive visant à maximiser le plaisir véritable – celui qui est stable et durable. Comme l'explique Épicure dans ses Maximes Capitales : "La richesse conforme à la nature a ses limites et est facile à se procurer, mais celle que poursuivent les opinions vaines s'étend à l'infini."

Cette perspective épicurienne du bonheur s'oppose frontalement à l'idée contemporaine selon laquelle la multiplication des options et des possibilités serait nécessairement favorable au bonheur. Au contraire, l'abondance incontrôlée de choix et de stimulations peut engendrer anxiété, frustration et dispersion. L'épicurisme propose un chemin alternatif : concentrer son attention sur l'essentiel pour atteindre une plénitude authentique.

Divergences entre l'épicurisme et le stoïcisme sur la nature des désirs

Bien que contemporaines et partageant certains objectifs communs, les écoles épicurienne et stoïcienne divergent significativement dans leur approche des désirs. Ces différences éclairent sous un jour particulier la spécificité de la perspective épicurienne et permettent de mieux saisir sa cohérence interne.

Pour les stoïciens, notamment Zénon de Citium, Chrysippe et plus tard Sénèque, les désirs sont considérés comme des mouvements irrationnels de l'âme qu'il convient de soumettre entièrement à la raison. Le sage stoïcien vise l'apatheia, c'est-à-dire l'absence totale de passions et de désirs irrationnels. Il ne s'agit pas tant de hiérarchiser les désirs que de les transformer radicalement en "préférences raisonnables" alignées sur l'ordre naturel du cosmos.

Épicure, en revanche, ne condamne pas les désirs en tant que tels mais propose de les évaluer selon leur contribution au bonheur. Sa perspective est plus naturaliste : certains désirs sont légitimes précisément parce qu'ils émanent de notre nature physique. Là où le stoïcien cherche à transcender la nature corporelle par l'exercice de la raison, l'épicurien cherche à vivre en harmonie avec cette nature en satisfaisant rationnellement ses exigences légitimes.

Cette divergence se manifeste particulièrement dans l'attitude face aux plaisirs corporels. Pour les stoïciens, ces plaisirs sont au mieux indifférents (adiaphora), au pire des distractions dangereuses détournant l'âme de la vertu. Pour les épicuriens, certains plaisirs corporels, notamment ceux liés à la satisfaction des désirs naturels et nécessaires, constituent le fondement même du bonheur. Épicure affirme ainsi que "le principe et la racine de tout bien est le plaisir du ventre" – assertion qui aurait scandalisé un stoïcien.

Ces approches différentes reflètent des conceptions anthropologiques distinctes : le stoïcisme valorise la dimension rationnelle de l'être humain et sa parenté avec le logos universel, tandis que l'épicurisme insiste sur notre nature corporelle et sensible. Pour autant, les deux écoles visent un équilibre intérieur caractérisé par l'absence de troubles – ataraxie chez les épicuriens, apatheia chez les stoïciens.

Applications contemporaines de la classification épicurienne des désirs

La théorie épicurienne des désirs, avec sa classification tripartite et sa hiérarchisation claire, offre un cadre conceptuel remarquablement pertinent pour analyser et réorienter nos pratiques contemporaines. Son application peut éclairer divers domaines de la vie moderne, de nos habitudes de consommation à nos choix existentiels fondamentaux.

Minimalisme moderne et simplicité volontaire face aux désirs artificiels

Le mouvement contemporain du minimalisme présente d'étonnantes convergences avec l'éthique épicurienne des désirs. Des auteurs comme Marie Kondo, Joshua Fields Millburn ou Ryan Nicodemus proposent, à l'instar d'Épicure, de désencombrer nos vies en distinguant l'essentiel du superflu. Cette démarche implique un examen critique de nos possessions et de nos habitudes pour identifier ce qui contribue véritablement à notre bien-être.

Le minimalisme moderne rejoint l'épicurisme dans sa critique des désirs artificiellement induits par le marketing et les pressions sociales. La question "Cet objet me procure-t-il une joie authentique ?" que pose Marie Kondo n'est pas sans rappeler l'interrogation épicurienne sur la nature et la nécessité de nos désirs. Dans les deux cas, il s'agit de démystifier les désirs vains pour recentrer notre attention sur ce qui apporte une satisfaction réelle et durable.

La simplicité volontaire, branche du minimalisme plus spécifiquement orientée vers la réduction de l'empreinte écologique, prolonge la sagesse épicurienne en l'adaptant aux défis environnementaux contemporains. Vivre selon ses besoins naturels et nécessaires, comme le préconisait Épicure, permet non seulement d'atteindre une satisfaction personnelle plus authentique, mais aussi de réduire significativement notre impact sur les écosystèmes.

Psychologie positive et bien-être par la limitation des désirs selon mihaly csikszentmihalyi

Les recherches en psychologie positive, notamment les travaux de Mihaly Csikszentmihalyi sur l'état de "flow" (flux), offrent une validation scientifique moderne de certaines intuitions épicuriennes. Csikszentmihalyi a démontré que le bonheur authentique ne provient pas de la maximisation des plaisirs mais de l'engagement total dans des activités significatives qui mobilisent pleinement nos capacités.

La théorie du flow rejoint l'épicurisme dans sa critique des désirs illimités et insatiables. Csikszentmihalyi constate que la poursuite compulsive de sensations toujours plus intenses (caractéristique des désirs vains selon Épicure) conduit paradoxalement à une diminution de la satisfaction. À l'inverse, la concentration sur des activités intrinsèquement gratifiantes qui correspondent à nos capacités naturelles favorise un état de bonheur stable comparable à l'ataraxie épicurienne.

Les recherches en psychologie positive sur la gratitude et la pleine conscience peuvent également être interprétées comme des applications contemporaines de la sagesse épicurienne. Ces pratiques visent à intensifier notre appréciation des plaisirs simples et naturels, plutôt qu'à multiplier les sources de stimulation. Cette approche correspond précisément à la recommandation d'Épicure de savourer pleinement la satisfaction des désirs naturels et nécessaires.

Critique épicurienne du consumérisme et des désirs induits par le marketing

La distinction épicurienne entre désirs naturels et désirs vains fournit une grille d'analyse particulièrement pertinente pour critiquer les mécanismes du consumérisme contemporain. L'industrie publicitaire excelle précisément dans l'art de transformer des désirs naturels mais non nécessaires, voire des désirs complètement artificiels, en besoins apparemment indispensables.

Le marketing moderne exploite systématiquement la nature illimitée des désirs vains identifiée par Épicure. En associant des produits à des valeurs abstraites comme le statut social, la reconnaissance ou la perfection esthétique, il crée des désirs perpétuellement insatisfaits qui entretiennent le cycle de la consommation. Une conscience épicurienne permet de déconstruire ces mécanismes et de résister à cette manipulation des désirs.

L'obsolescence programmée, tant technique que psychologique, illustre parfaitement la dynamique des désirs vains décrite par Épicure. En rendant constamment obsolètes nos possessions actuelles, cette stratégie commerciale génère une insatisfaction chronique incompatible avec l'ataraxie. L'approche épicurienne, en revanche, valorise la satisfaction durable procurée par des biens simples mais fonctionnels qui répondent à nos besoins naturels.

Écologie et soutenabilité : retour aux désirs naturels comme éthique environnementale

La distinction épicurienne entre désirs naturels et désirs vains offre un fondement philosophique solide pour repenser notre rapport à l'environnement. La crise écologique contemporaine peut être interprétée comme la conséquence directe de la poursuite illimitée de désirs vains, entraînant une exploitation insoutenable des ressources naturelles.

L'épicurisme invite à une forme de sobriété heureuse qui s'avère parfaitement compatible avec les exigences de la soutenabilité environnementale. En se concentrant sur la satisfaction des désirs naturels et nécessaires, facilement comblés par des ressources accessibles et renouvelables, nous pouvons réduire considérablement notre empreinte écologique sans sacrifier notre bien-être. Au contraire, selon la perspective épicurienne, cette limitation volontaire est précisément la voie vers un bonheur plus authentique et plus stable.

Des initiatives contemporaines comme la permaculture, l'agriculture biologique locale ou l'économie circulaire peuvent être interprétées comme des applications concrètes de l'éthique épicurienne des désirs. Ces approches visent à satisfaire nos besoins fondamentaux de manière durable, en harmonie avec les cycles naturels, plutôt qu'à alimenter des désirs artificiels par une exploitation toujours croissante des ressources.

La philosophie épicurienne des désirs nous rappelle ainsi que la modération n'est pas un renoncement mais une libération. En distinguant méticuleusement les désirs naturels et nécessaires des désirs vains, et en concentrant notre attention sur les premiers, nous pouvons simultanément cultiver notre bonheur personnel et contribuer à la préservation de notre habitat planétaire. Cette convergence entre éthique individuelle et responsabilité environnementale constitue peut-être la contribution la plus précieuse de l'épicurisme à notre époque.

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